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Les décors peints ont été omniprésents sur les façades de Savoie. On peut parler d'une véritable tradition. Celle-ci prend éminemment pied dans l'histoire de la région, territoire de traversées et de colportages, où la figure des Saints au fronton des chapelles accompagnait le voyageur, territoire marqué par le Baroque, art visuel puissant, puis marqué finalement fortement par l'histoire de sa capitale, Turin.
Une importance de premier ordre fut accordée au traitement des façades dans la ville où fut mis en oeuvre, entre 1800 et 1850, un "plan de la couleur", première véritable charte chromatique réalisée dans la grande réforme urbaine d'une cité. La couleur permettait en effet d'unifier le tissu urbain rapidement, avec une grande efficacité et des coûts moindres. Au conseil des Édiles, les architectes chargés de discipliner la cité Baroque mettent donc en place un programme de hiérarchisation par la couleur des axes de la ville. Les archives de Turin regorgent de devis, de dessins d'élévations colorées, de demandes de ravalement accompagnées de gravures, de maquettes même, de cette période.
Marquer fortement le territoire d'une empreinte politique, moderniser,
centraliser, furent la volonté des derniers gouverneurs de la Savoie Sarde, ce qui explique sans doute la prédominance de décors peints du 19 ème siècle, plus que la vétusté des précédentes campagnes qui ont été assez systématiquement recouvertes - tout comme l'intérieur des églises.
Malheureusement, la visibilité de l'étendue et de l'homogénéité de cette tradition transportée dans les Alpes se perd, le temps et les rénovations faisant leur affaire. Le goût bourgeois pour la vieille pierre est pour beaucoup depuis les années 60 dans la perte de ces décors. C'est aussi celui pour le matériau structurel brut qui se projète sur le bâti ancien. Ensuite, ces couches minces s'altèrent, se salissent. Mais aussi, dans les rues, le bitume a remplacé les pavés, il emprisonne les eaux souterraines et provoque des dégradations beaucoup plus rapides qu'autrefois, le salage des trottoirs en hiver également.

La modestie de l'expression, le caractère non spectaculaire (ces décors n'ont pas le faste de ceux des Alpes Maritimes), ne prêchent pas non plus en leur faveur. En fait, la plupart des gens ne les voient même pas. Le décor peint n'entre pas dans la représentation qu'ils se font du bâti traditionnel, préférant l'image idéalisée du chalet de montagne, qui s'est du coup répandue à tous les étages de l'Alpe.


 



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Il est clair que la conservation de ce patrimoine, trop pauvre pour être remarqué, requérant pour être conservé, restauré ou restitué des compétences non ou mal identifiée par le public, est un sujet compliqué, pour ne pas dire une cause perdue.
A qui s'adresser ? Identifier un professionnel qui pourra "repeindre à l'identique" est un chemin ardu pour celui qui part en recherche dans la jungle de l'offre, qui réunit sous un même titre des compétences et des méthodes à l'opposé.
Dans la majorité des cas le résultat sera bien loin de l'image originale du bâtiment: Gamme chromatique hors du champ traditionnel, raideur du dessin, recours à des peintures inadaptées, aspect de surface inadapté, couleurs sursaturées... les défauts sont vite impardonnables, surtout à cette échelle.
Et le restaurateur qui travaillera en conservation et mise en valeur de l'original, n'y songeons même pas... Et pourtant, c'est parfaitement envisageable aujourd'hui.
Une architecture formée de maçonneries enduites, c'est donc cette caractéristique qui a motivé le recours au décor peint. Le bâti local est formé de hourdis hétérogènes, de pierres de moindre qualité, et réserve l'usage des pierres de taille aux seuls éléments structurels: chaînes d'angles, ouvertures. Les qualités physiques, la résistance aux agents atmosphériques de ces maçonneries étant faibles, elles étaient recouvertes, protégées par un enduit appliqué sur l'ensemble.

Le décor peint, la plupart du temps à la chaux, technique de moindre coût, venait ensuite rendre sa noblesse à l'architecture, lui donner un visage.
Même loin de tout, des habitations très modestes voient la porte d'entrée soulignée d'un bandeau de couleur, une fausse clé fermer le linteau, une petite frise florale courir sous toiture. La Maison, par principe, est accueillante.

Au 19e siècle, un impôt foncier se base sur le nombre d'ouvertures que possède une habitation, ce qui conduira les propriétaires à en faire murer le plus possible. Néanmoins, le souci de conserver une façade équilibrée a amené à les rétablir en trompe l'oeil.
Pour l'expliquer encore, parlons du statut, de la place de la maison dans la communauté, différents dans ces périodes anciennes que dans la perception actuelle, davantage centrée sur l'intérieur, l'intimité, le "cocon".

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La saisie de ce sujet s'apparente - pour l'heure, à un "road movie" assez informel. En fait, j'ai décidé de rassembler des images souvent glanées au hasard de pérégrinations, promenades, visites de chantiers... plutôt que de les laisser roupiller dans des disques durs, CDs, pellicules photos. C'est bien souvent dans de mauvaises conditions qu'elle s'exerce (c'est parfois mon Iphone qui fait le travail en 72 PPI!). Néanmoins, quand je passe quelque part, j'attrape ces détails encore visibles, même maladroitement, sachant que bien souvent, je ne pourrais pas revenir rapidement sur les lieux faire un véritable relevé.

J'ai eu souvent la tristesse d'observer qu'entre deux passages, les façades avaient été piquetées, puis engluées dans un enduit beigâtre, avec les pierres formant la maçonnerie soigneusement détourées à l'éponge dans une façade devenue un gros nougat collant, quand le propriétaire ne s'est pas fait fourgué un superbe "taloché écrasé" jaunâtre, pas cher, mais très moche (et vieillissant surtout très mal). De l'esthétique de la projeteuse..... ce sera peut-être le titre d'un blog futur, avec des photos les plus gore du bâtiment, quand j'aurais fini de céder au cynisme.

Bien évidemment, j'ai souvent cherché à entrer en contact avec les propriétaires pour leur proposer une restauration ou simplement les sensibiliser, mais j'ai mis pas mal de coups d'épées dans l'eau. Rapidement, je vois la petite lueur dans les yeux de mon interlocuteur qui signale sa pensée: "ah, ces artistes.... ils s'excitent vraiment sur n'importe quoi!".

Je ne traite pas ici des décors fastueux les plus remarquables, et donc souvent déjà remarqués pour focaliser mon attention sur les décors modestes, populaires. Je laisse aussi d'autres phénomènes de l'art mural: celui des réclames peintes, qui font l'objet du très beau blog de l'architecte Dominique Harster (voir ses pages) ... et aussi les cadrans solaires, sujet largement diffusé.


 

 

Modestes décors peints des façades savoyardes, un patrimoine dans l'oubli


Bibliographie

1 - «Colore e città, il piano del colore di Torino, 1800-1850», Brino G. & Rosso
F. Milano, Idea books, 1980.

2 - Relevés d'architecture en Savoie", «Au coeur des Bauges», 2000, «Versant du soleil», 2001, CAUE 73.

3 - «Architecture et vie traditionnelle en Savoie», Hermann Marie-Thérèse,
ed. Berger-Levrault, Paris, 1980.

4 - «Le décor mural peint et le trompe-l'œil» de Philippe Ganion. Télécharger